Benzema ! Même le président Macron est sollicité. « Un sélectionneur, il sait que même un joueur très talentueux, si ça ne prend pas avec le collectif, ça peut tout désagréger » déclare-t-il le 12 juin dernier sur TF1, depuis Clairefontaine, le centre d’entraînement de nos bleus. Ainsi rallie-t-il prudemment les rangs de ceux qui soutiennent l’autorité en place et son représentant, Deschamps, le sélectionneur de notre équipe nationale. Benzema regardera la coupe du monde à la télé.

Le sélectionneur fait état d’un « choix sportif ». Ni lui ni personne ne conteste le talent individuel de Benzema, seulement son adaptation au « système » de jeu actuel de l’équipe, et l’impact de sa personnalité sur le collectif. D’autres dénoncent la fausse-barbe, et font état d’un conflit personnel.

Sans trancher du bien-fondé de la décision de Deschamps, on peut soulever quelques-unes des questions qu’elle pose…

  • C’est naturel, dans un sport d’équipe, le collectif prime sur l’individuel et il peut être bon de sacrifier une individualité brillante si on juge qu’elle nuira à la performance collective : ses talents spécifiques ne sont pas des plus utiles par rapport au système de jeu choisi ou par rapport aux autres talents réunis dans l’équipe ; ou ses comportements et attitudes pourraient être néfastes à la cohésion de l’équipe.
  • Une équipe très forte est aussi une équipe qui a une forte personnalité. Peut-on impunément en écarter les personnalités fortes, telle celle de Benzema ? À être trop normatif, ne risque-t-on pas de construire une équipe normale, seulement normale… insuffisante pour espérer remporter une grande compétition.
  • Est-ce Deschamps qui n’est pas à la hauteur pour coacher Benzema ou Benzema qui est trop caractériel pour intégrer une équipe comme celle des bleus ? Une personnalité qui ne plaît pas au dirigeant est-elle forcément à écarter de la composition d’une équipe ? Non si on juge qu’un dirigeant responsable doit être capable de surmonter ses dispositions personnelles (ses rancunes) pour le bien de l’équipe. Oui si on juge que la crédibilité du dirigeant est un atout indispensable à la réussite d’une équipe : tout ce qui la renforce est bon, tout ce qui l’ébrèche mauvais. Une autre manière de réfléchir à la même question : un manager se doit de favoriser dans son équipe la pleine expression des talents d’exception, même malcommodes (parfois en prenant sur lui ou en oubliant son amour-propre), mais en dernier ressort, c’est bien à chacun de s’adapter à son dirigeant, celui qui est en place, même à ses défauts ! La vie est injuste
  • Un rassemblement des meilleures individualités ne constitue pas forcément la meilleure équipe. Mais recruter une individualité d’exception suffit parfois à transcender un groupe. Certaines des plus performantes équipes de foot se sont organisées autour d’un joueur d’exception. Tout était conçu et fait pour favoriser l’épanouissement de son génie personnel.
  • Une équipe vaut par sa cohésion, mais aussi par la diversité de ses membres. Ainsi peut-on parfois recruter pour enrichir une équipe, et pas seulement pour l’étoffer. D’aucuns pensent qu’il manquera dans la jeune équipe de France quelques anciens, des joueurs d’expérience, comme Benzema !

Alors, la décision de Deschamps est-elle justifiée ou condamnable ?

Il faudrait avoir la prétention arrogante d’un chroniqueur de RMC pour en juger de façon définitive. La décision de Deschamps ? Même les résultats ne permettront pas de trancher. Les résultats ne nous enseignent rien si nous ne les analysons pas. Imaginons ainsi que la performance de l’équipe de France soit pitoyable. L’analyse du jeu dira à certains qu’il manquait à cette équipe un tôlier, un joueur d’expérience, un Benzema. Mais toute analyse est discutable. Et même si on partageait celle-ci, rien ne prouverait que Benzema eût pu être cet homme-là, celui qui manquait à l’équipe.

Les consultants TV peuvent bien nous la jouer « savant », ils ne sont que des consultants et ne détiennent pas la vérité. Dans votre vie de manager, un bon consultant-conseil ne doit pas vous dicter vos décisions, mais les éclairer : par des questions, ou en ajoutant des éléments de réflexion complémentaires, d’autres angles de vision… En matière de management, la décision appartient au dirigeant. Elle relève de son jugement personnel. Or les sciences du management sont des sciences molles, des sciences… humaines ! Humaines, comme l’erreur ! Comme les erreurs de jugement. Une erreur n’est pas une faute. La faute serait de ne pas exercer son jugement, ou de ne pas agir en conséquence. Même au risque d’être critiqué – par les commentateurs !