Comme c’est curieux ! En matière de recrutement, les plus prudents commettent les pires erreurs !

Il s’était bordé pourtant, ceinture et bretelles. Il avait épluché les lettres de motivation. Il avait passé les diplômes à la loupe. Il avait multiplié les entretiens. L’important à ses yeux était de ne rien précipiter. Il voulait revoir encore les uns et les autres, du moins les survivants (certains s’étaient lassés de cette démarche de recrutement labyrinthique), pour poser d’autres questions sur les détails de chaque CV. Sans même s’en apercevoir, il s’était ainsi privé de personnalités de premier ordre.

Enfin, acculé, il s’était résolu à prendre une décision, une décision évidemment… prudente !

Le candidat avait les diplômes adéquats, il connaissait le secteur d’activité, il avait eu une expérience analogue, et il répondait poliment en entretien, sans une erreur, rien qui choque ou même étonne ; rien qui dépasse !

Pour les candidats dissimulateurs, les recruteurs timorés sont une proie idéale. Avec eux, inutile de prendre des risques. Obsédés par la crainte de ne pas détecter une faille ou un vice caché, ils sont comme indifférents à l’expression de qualités exceptionnelles. Avec eux, inutile de se découvrir pour tenter de marquer un but. Il suffit de ne pas en encaisser… De leur dire ce qu’ils veulent entendre.

Mais réciter par cœur le catéchisme, ce n’est pas avoir la foi. Le comportement en entretien ne préfigure pas le comportement au travail. Les réponses convenues n’assurent pas d’une conduite future convenable. Ni les réponses attendues d’une réponse effective aux attentes, plus tard, en situation.

Comme il arrive, le candidat retenu avançait masqué.

Aussi pendant la période d’essai. Et encore quand son employeur, toujours prudent, l’a renouvelée. Puis il a bien dû prendre une décision définitive. Si le nouveau n’avait pas encore fait ses preuves, il avait bien passé l’épreuve.

C’est seulement ensuite que tout s’est dégradé. Le masque est tombé. Ce n’était pas celui de Zorro !

Le nouvel entrant est vraisemblablement d’une compétence honorable, mais ses comportements sont eux gravement inappropriés : il n’est pas impliqué et pourtant susceptible et arrogant, pas moteur et pourtant autoritariste, pas rigoureux et pourtant prompt à la critique, bref, il est exigeant envers les autres et envers son entreprise, mais pas envers lui-même. Comme dit un de ses collègues, il nous bouffe notre énergie et lui n’en dépense pas !

Deux ans que le recrutement a été bouclé. Notre employeur en perd le sommeil. Il ne compte pas les moutons, il mesure les coûts de son erreur.

Ce recrutement, ce n’est pas un investissement, c’est un gouffre.

Il y a le manque à gagner. Que n’aurait-il pas réussi avec un bon collaborateur !

Il y a le chiffre d’affaires qui stagne.

Il y a l’image de l’entreprise qui se dévalue de mois en mois dans l’esprit des clients.

Il y a le coût potentiel d’un licenciement qui ne sera pas simple sur le plan juridique.

Il y a ce qui n’est pas chiffrable.

L’ambiance s’est dégradée. Certains s’alignent même sur le nouvel entrant. Ils sont maintenant plus désinvoltes. Puisque le patron recrute un mec comme ça et qu’il le garde, pourquoi nous on se décarcasserait ? D’autres sont blessés. Le recrutement du patron, ça montre bien qu’il ne mesure pas notre niveau de professionnalisme, ni la complexité de notre travail. Plusieurs se prennent désormais pour des stars et frisent l’insubordination. Le patron, il n’a rien à nous dire… Nous sommes bien supérieurs à la vedette qu’il a recrutée.

C’est peut-être ça le pire.

Parfois, dans ses insomnies, notre dirigeant si circonspect se dit qu’il a ruiné son crédit auprès de ses hommes, perdu beaucoup de son ascendant. C’est comme s’il entendait les moqueries. Non seulement il met des mois pour prendre une décision, mais il en prend une mauvaise. Comme s’il les entendait rire. Il nous avait annoncé Albert Einstein, on a eu Frank !

L’envie me prend de consoler ce dirigeant. Il a évité le pire. Le collaborateur qu’il a recruté est si lamentable qu’il s’en séparera un jour. Ça lui coûtera cher, mais il s’en séparera. Le pire, ce n’est pas de recruter quelqu’un de très mauvais, on le licenciera, mais de recruter un médiocre : un boulet qu’on traînera des années et des années, qui pénalisera indéfiniment les résultats de l’entreprise.

La morale de l’histoire : on a recruté des diplômes et des compétences, on entrera en conflit avec une personnalité.